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Marchés publics de communication : quand le « low-cost » fragilise l’édifice

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tribunal administratif - CC BY 2.0 - Frédéric BISSON, zigazou76 sur Flickr

Il y a quelques jours, la justice administrative a validé l’attribution d’un marché de relations presse aux exigences très élevées pour un budget mensuel très faible. Selon nous, cette décision juridique crée un dangereux précédent. Au-delà des agences, ce sont les directions de la communication des institutions publiques qui risquent de pâtir de cette course au moins-disant.

Récemment, notre agence a pris la décision forte, et pour tout dire inconfortable, de contester l’attribution d’un marché de relations presse d’une grande institution publique. Le cahier des charges était dense : astreinte de crise sous quatre heures, forte production éditoriale, dizaines d’événements physiques. Or, l’offre financière retenue s’élevait à 3 500 euros HT par mois. Mathématiquement, au regard des grilles tarifaires syndicales de notre profession, il nous semble que ce budget ne permet de financer que quelques jours de travail mensuels. Bien loin du temps humain incompressible imposé par la charge de travail.

Nous avons donc contesté cette décision au Tribunal Administratif pour dénoncer une offre que nous jugions économiquement irréalisable. Nous avons perdu. Le juge a estimé qu’en s’appuyant sur les tarifs les plus bas du marché, en tenant compte du fait que sur les 11 offres déposées 2 autres étaient légèrement supérieures au moins-disant, ce budget n’était pas « manifestement » anormalement bas en droit de la commande publique.

Si le droit s’en accommode, en tant que professionnels de la communication, nous devrions tous nous en inquiéter. Car si nous avons mené cette procédure, ce n’est pas seulement pour défendre les agences. C’est pour défendre la valeur de la fonction communication au sein même du service public.

L’effet boomerang : la surcharge des équipes internes

Qui paie le véritable coût d’une prestation « low-cost » ? Ce sont les équipes en interne. Le mythe du « faire plus avec moins » se brise toujours sur le mur de la réalité. Lorsqu’un marché est attribué à un prix qui ne permet pas de rémunérer le temps humain nécessaire, l’agence prestataire se retrouve sous-staffée. Les consultants, pressurisés, ne peuvent plus faire de sur-mesure ni de conseil stratégique.

Et qui doit compenser ces manquements ? Le ou la responsable presse en interne. C’est le communicant de l’institution qui doit repasser derrière des communiqués standardisés, qui doit relancer lui-même les journalistes spécialisés, et qui se retrouve seul à 22h un vendredi soir pour gérer une situation de crise parce que l’astreinte de son prestataire n’était finalement qu’une promesse sur le papier. Valider le low-cost externe, c’est programmer l’épuisement et la surcharge mentale des équipes internes.

La banalisation de l’excellence académique

Autant vous le dire, ce marché concernait un établissement d’enseignement supérieur et de recherche. Les relations presse dans l’ESR ne sont pas du publipostage industriel. Vulgariser le travail d’un chercheur sur l’intelligence artificielle ou expliquer le modèle économique d’une université demande du temps, de l’intellect et une connaissance fine des journalistes de l’éducation et de la science. À un tarif qui impose d’abattre des tâches à la chaîne, on ne fait plus de la relation presse, on fait du « spam ». Les journalistes s’en détournent, et c’est l’image de marque de l’institution publique qui en pâtit directement.

L’enclume et le marteau : les institutions publiques premières victimes

La réalité c’est que notre profession est aujourd’hui coincée. Coincée entre l’enclume de cahiers des charges parfois mal ficelés par des acheteurs au budget irréaliste, et le marteau d’agences cyniques sur leur politique de prix, prêtes à tout pour décrocher des marchés.

Ce modèle du low-cost validé par le droit a un coût caché. Ce qui va en pâtir, c’est la qualité du service rendu. Ce sont les journalistes inondés de communiqués sans valeur ajoutée. Ce sont les responsables communication, laissés seuls face aux crises. Et c’est, in fine, le rayonnement et la réputation de l’institution cliente qui s’étiolent.

Défendre ensemble la valeur stratégique de notre métier

Nous savons que les directions de la communication composent avec des services marchés et des budgets publics de plus en plus contraints. Mais accepter que l’on puisse répondre à un haut niveau d’exigence avec un budget dérisoire envoie un message désastreux aux gouvernances de nos institutions : celui que la communication, la gestion des risques et les relations médias n’ont, au fond, pas grande valeur.

Notre agence a payé le prix de ses convictions au Tribunal, mais nous restons fiers d’avoir posé le débat. Agences, communicants publics, dircoms de l’ESR : nous sommes dans le même bateau. Face à la précarisation de nos métiers par la commande publique, il est de notre responsabilité collective de rappeler qu’une expertise stratégique et du temps humain qualifié ont un coût irréductible. Exigeons des budgets à la hauteur des ambitions de nos services publics.

©️ crédit photo : CC BY 2.0 – Frédéric BISSON, zigazou76 sur Flickr